Perspective(s)
Auteur : Laurent Binet
Lu par Françoise Cadol, Nicolas Djermag, Emmanuel Lemire et Marion Trintignant
7h25
Audiolib, 2023
Ed. Grasset, 2023
EN SÉLECTION POUR LE PRIX AUDIOLIB 2024

Florence, 1557. Le peintre Pontormo est retrouvé assassiné au pied des fresques auxquelles il travaillait depuis onze ans. Un tableau a été maquillé. Un crime de lèse-majesté a été commis. Vasari, l’homme à tout faire du duc de Florence, est chargé de l’enquête. Pour l’assister à distance, il se tourne vers le vieux Michel-Ange exilé à Rome.
La situation exige discrétion, loyauté, sensibilité artistique et sens politique. L’Europe est une poudrière. Cosimo de Médicis doit faire face aux convoitises de cousine Catherine, reine de France, alliée à son vieil ennemi, le républicain Piero Strozzi. Les couvents de la ville pullulent de nostalgiques de Savonarole tandis qu’à Rome, le pape condamne les nudités de la chapelle Sixtine.
Perspective(s) est une expérience littéraire très intéressante. En effet, Laurent Binet a combiné polar historique et roman épistolaire. Un roman ayant pour protagonistes des personnalités historiques : de la reine de France au broyeur de couleur, mais aussi des peintres, des architectes. Du beau monde!
La très bonne idée des éditions Audiolib a été ici de prendre quatre lecteurs différents (Florence Cadol, Nicolas Djermag, Emmanuel Lemire et Marion Trintignant) pour incarner cette multitude de personnages. Une bonne idée, car chacun modulera sa voix pour incarner tour à tour les personnages. Et cela correspond tout à fait à la mécanique épistolaire. Si au départ c’est une petite gymnastique cérébrale pour identifier chacun d’entre eux, on se prend vite au jeu, en entrant dans l’intimité et la confidentialité des ces échanges écrits.
En usant de ce format épistolaire, l’auteur a pu ainsi détailler plus finement le caractère et les intentions de chacun. Chaque lettre à un ton, apporte des éléments, des pièces du puzzle qui nous intéresse ici : qui a tué le peintre Pontormo à Florence en 1557 ? Il vient d’être retrouvé assassiné devant la fresque qu’il était en train de peindre depuis 11 ans. Un de ses tableaux a d’ailleurs été retouchée récemment. De façon assez grossière quand on connaît le caractère pointilleux et soigneux de l’artiste. Qui est derrière ce drame ?
En parallèle, un autre tableau fait l’objet de vives émois ! Une vénus en position lascive est découverte…et elle arbore le visage d’une nièce d Catherine de Medicis, reine de France.
Vasari, peintre et proche conseiller de Cosimo de Médicis, va être en charge d’élucider le mystère du meurtre et de retrouver ce tableau. On va découvrir l’avancée de son enquête à travers ses différentes missives mais pas seulement. Nous aurons à lire (ou ici à écouter) les lettres de la reine en personne mais aussi du Duc de Florence, et de plusieurs illustres personnages historiques qui ont à voir avec ce faits divers. De grands noms seront cités, rencontrés,… il nous sera également proposé des extraits de journaux intimes…; Et à travers ces échanges, le lecteur pourra se faire une opinion assez nette des manigances et manipulations politiques qui sont en jeu ici.
L’auteur joue sur les relations des uns et des autres, sur leur façon de s’exprimer, sur leur caractère pour nous dresser le portrait d’une époque et du milieu artistique de l’époque florentine qui est à un tournant de son histoire picturale.
Giorgio Vasari à Vincenzo Borghini
Mantoue, 7 avril 1557
Vincenzo, bougre d’âne, qui se souci de Ferrare et de son duc ! Que m’importent vos histoires de banquets, de joueurs de flûte, de vieillard aux oubliettes ou d’épouse réformée ? Le mari peut bien manger sa femme en ragoût si ça lui chante ! La peste soit de cette famille ! Le duc d’Este et son fils vous ont semblé dégénérés ? La belle affaire. Êtes-vous donc le seul à ignorer que la mère du Duc était Lucrèce la putain, fille du Borgia ? Comptez-vous rester encore longtemps là-bas pour y étudier les mœurs et les coutumes locales ?
L’assassin est un peintre. Le fils du Duc sait-il peindre ?
En fin de la lecture, nous pouvons retrouver en bonus une longue interview de Laurent BInet. Pour ma part, je connaissais de loin sa bibliographie sans trop m’y être attardé car l’occasion n’avait pas encore été au rendez-vous. Dans cet interview, il explique ses habitudes de recherches historiques, sa façon de traiter l’histoire. Il explique qu’il aime jouer avec l’Histoire, la revisiter à sa façon et que souvent il aime changer d’époque entre deux romans. Cette fois, il s’est servi de ses nombreuses recherches effectuées pour Civilizations (son interview m’a donné très envie d’aller découvrir ce roman un de ces jours!) pour s’attarder sur Florence et plus précisément sur cette époque de la Renaissance. Une interview très riche et qui donne d’aller plus loin dans l’univers de l’auteur.
Pour en revenir à Perspective(s), j’ai apprécié la narration choisie qui convient parfaitement à cette enquête aux enjeux multiples et politiques. J’ai aimé croisé les grands noms de l’Histoire, et les peintres. J’ai aimé le langage utilisé ici par l’auteur : une prose ancienne volontairement teintée de modernisme de ton.
Une invitation originale à l’exploration du monde de l’art florentin de la Renaissance. Un roman intelligent, intrigant, drôle que je recommande sans hésiter !