Prix Audiolib/Roman

Les Enfants endormis d’Anthony Passeron

enfantsLes Enfants endormis

Auteur : Anthony Passeron
Lu par Loïc Corbery

4h35
Audiolib, 2023
Ed. Globe, 2022

EN SÉLECTION POUR LE PRIX AUDIOLIB 2024

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résumé Quarante ans après la mort de son oncle Désiré, Anthony Passeron décide d’interroger le passé familial. Évoquant l’ascension de ses grands-parents devenus bouchers pendant les Trente Glorieuses, puis le fossé grandissant apparu entre eux et la génération de leurs enfants, il croise deux histoires : celle de l’apparition du sida dans une famille de l’arrière-pays niçois – la sienne – et celle de la lutte contre la maladie dans les hôpitaux français et américains.
Dans la lignée d’Annie Ernaux ou de Didier Éribon, Anthony Passeron mêle enquête sociologique et histoire intime. Dans ce roman de filiation, il évoque la solitude des familles à une époque où la méconnaissance du virus était totale, le déni écrasant, et le malade considéré comme un paria.

cequejenaipensé Une lecture difficile, très émouvante, et si importante. Honnêtement, je ne sais pas du tout si je serais allée vers ce livre sans le prix Audiolib… et ça aurait été bien dommage. Il est difficile de parler de coup de cour pour un thème comme celui qui est traité ici mais la plume d’Anthony Passeron dans son cercle familial, dans son histoire familiale. Une histoire à la fois intime et universelle.

Anthony Passeron va entre ces pages rendre hommage à son oncle Désiré. Nous sommes au début des années 80. L’auteur nous présente ses grands-parents, ses parents. Il pose le décor familial, le décor social. Le début des années 80 voit apparaître un nouveau virus. Celui du Sida.

L’auteur va croiser l’histoire de son oncle malade, celle de sa famille face à la maladie et à ses conséquences et l’histoire de la lutte contre le virus dans les hôpitaux français et américains. Dans ces parties, l’auteur raconte les faits : la découverte, les analyses, la course à un traitement, le traitement de la maladie dans les médias et ses conséquences pour les malades et dans la vie quotidienne. Il est factuel, descriptif. Il nous partage ses recherches pointues, documentées. Il y ajoute aussi une part d’affect. Subtile mais bien présente. On comprend les mécanismes mis en jeu à l’époque, la réalité du terrain contre la volonté politique. Une épidémie est en route mais les autorités ne veulent rien entendre. Une épidémie menace et c’est la course à celui qui trouvera en premier le coupable puis le traitement. L’économie avant le sanitaire. L’économie avant l’humain. Et on se dit que les choses sont loin d’avoir évolué sur ce point.

Au cours de l’année 1982, le nombre de malades diagnostiqués en France progresse. Willy Rozenbaum a trouvé un poste à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, où il peut de nouveau recevoir ses patients. Aucun d’entre eux ne voit son état s’améliorer. Les décès s’accumulent.
L’infectiologue est habitué à côtoyer la mort, mais dans le cas de cette maladie, la condamnation des patients est double : une mort physique et aussi sociale. Les articles de presse, les reportages de télévision sur la maladie ont propagé la peur dans la population. Les proches sont rares au chevet des malades, qui sont réduits à leur homosexualité, leur toxicomanie, la plupart d’entre eux n’ayant plus que de rares médecins comme interlocuteurs.

Ce rappel des faits va prendre une tournure plus émotionnel dans la construction narrative du roman. Ces parties documentées s’entrelacent avec le récit familial. L’auteur y introduit la part humaine, la réalité du côté des familles et des malades. On rentre dans l’intimité de la famille de l’auteur. Dans ce récit, l’auteur y raconte les conséquences de la maladie au sein de la famille. Il raconte aussi évidemment, la maladie elle-même.
Je suis une enfant des années 80. J’avais déjà conscience que tout ça n’avait pas été facile à vivre. Entre la découverte et les fausses idées que les gens se faisaient sur la transmission du virus notamment. Mais si j’avais conscience de ça, j’ai ici réalisé l’ampleur du mépris, de l’indifférence, de la peur que les malades et leur famille devaient subir au quotidien. J’ai particulièrement apprécié la façon dont l’auteur évoque tout ça. L’humilité. La culpabilité.  La véracité de ses sentiments. La réalité de la maladie. L’authenticité. La tristesse.

J‘ai voulu raconter ce que notre famille, comme tant d’autres, a traversé dans une solitude absolue. Mais comment poser mes mots sur leur histoire sans les en déposséder ? Comment parler à leur place sans que mon point de vue, mes obsessions ne supplantent les leurs ? Ces questions m’ont longtemps empêché de me mettre au travail. Jusqu’à ce que je prenne conscience qu’écrire, c’était la seule solution pour que l’histoire de mon oncle, l’histoire de ma famille ne disparaissent pas avec eux, avec le village. Pour leur montrer que la vie de Désiré s’était inscrite dans le chaos du monde, un chaos de faits historiques, géographiques et sociaux. Et les aider à se défaire de la peine, à sortir de la solitude dans laquelle le chagrin et la honte les avaient plongés.

Certains passages m’ont ébranlée, certains m’ont mise en colère, d’autres m’ont fait pleurer.

Pour Audiolib, c’est Loïc Corbery qui prête sa voix à ce témoignage. Un acteur dont j’apprécie les rôles au cinéma ou à la télé, et j’étais très curieuse de le découvrir dans ce nouvel exercice. Et il s’adapte parfaitement à la situation. Un ton posé, explicatif sur les parties scientifiques. Un ton plus émotif, plus empathique dans les parties où l’auteur aborde l’histoire familiale.

en bref Le roman est beau. Le roman est puissant. Le roman est émouvant. Le roman est important. Pour l’auteur. Pour l’histoire. Un magnifique témoignage. Ne passer pas à côté. S’il vous plait.

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