Chair
Titre original : Flesh
Auteur : David Szalay
trad. par Benoit Philippe
384 p.
Albin Michel, 2026
István, quinze ans, vient d’emménager avec sa mère dans un quartier modeste d’une petite ville de Hongrie. Isolé, désœuvré, c’est par hasard qu’il se lie avec sa voisine de palier, une quadragénaire mariée. Celle-ci lui fait découvrir les plaisirs de la chair, jusqu’à ce qu’un incident mette un terme à leur relation.Après quelques années dans un centre de détention pour mineurs, István s’engage dans l’armée et combat en Irak. De retour, il part pour l’Angleterre où, travaillant comme chauffeur et agent de sécurité, il intègre la sphère de l’élite économique et politique, et tente de faire fortune dans l’immobilier. Mais par-delà son ascension sociale se cache un être fondamentalement passif, comme étranger au monde et à lui-même. Même dans son rapport au sexe.

David Szalay fait le choix d’une écriture extrêmement sobre, presque clinique. Dialogues réduits à l’essentiel, vocabulaire pauvre, répétitions de “OK” et de “je ne sais pas” : tout concourt à dessiner un personnage vidé de son intériorité, de capacité à exprimer ses désirs. Cette neutralité stylistique est évidemment intentionnelle et cohérente avec le propos. Elle sert à montrer un homme façonné par les circonstances, par les autres, par les structures sociales – famille, armée, travail, argent – plus qu’il ne se construit lui-même.
Cependant, ce parti pris radical peut aussi laisser le lecteur à distance. Là où certains verront une puissance suggestive, d’autres ressentiront une forme d’appauvrissement romanesque. Les personnages secondaires parlent tous de la même manière, sans véritable singularité, et l’absence presque totale de vie intérieure finit par produire une monotonie émotionnelle. Le roman observe beaucoup, mais touche parfois peu.
La sexualité, omniprésente, est décrite de façon frontale, sans sensualité ni profondeur psychologique. Loin de l’érotisme, elle relève plutôt de la mécanique, voire du brut. Là encore, l’intention est claire : montrer le corps comme seul lieu de réaction chez un homme incapable de formuler ses affects. Mais cette insistance peut paraître lourde, voire gratuite, et accentuer un sentiment de malaise plus que de réflexion.
L’ellipse temporelle, efficace pour couvrir une large période, donne au récit une allure fragmentée, presque désincarnée. István réussit socialement, fréquente les sphères du pouvoir et de l’argent, mais demeure étranger à sa propre vie. Cette trajectoire illustre bien la crise de la masculinité contemporaine dans un monde obsédé par la performance et la réussite matérielle.
Chair est donc un roman qui intrigue par sa sécheresse, qui frustre par son refus de l’émotion, mais qui force aussi le respect par la cohérence de son projet. On ne peut qu’être interpellé par ce choix littéraire du retrait et de l’atonie, tout en reconnaissant que l’auteur pose des questions justes sur l’identité, la responsabilité et la place de l’individu dans une société qui laisse peu d’espace au doute et à l’indécision.
Un livre intéressant, dérangeant et qui questionne sur la construction de l’identité aujourd’hui.