Certaines lectures séduisent immédiatement. D’autres dérangent, questionnent, laissent un léger flottement. Very Bad Romance appartient clairement à cette seconde catégorie.
Angèle, lycéenne passionnée de dark romance, échange sous le pseudo @thekoolgirl avec Léa et Ayana autour des romans de l’autrice fictive Lara Nevens. L’arrivée de Bradley, nouveau “bad boy” du lycée, brouille bientôt la frontière entre fiction et réalité. Ce qui ressemblait à un fantasme romanesque prend une tournure plus inquiétante.
Le dispositif narratif repose sur une alternance : chapitres ancrés dans le quotidien des adolescentes et extraits du roman de dark romance qu’elles dévorent. Un choix efficace. Le miroir entre la fiction et la vie réelle fonctionne bien et met en évidence les mécanismes d’identification, de projection et de romantisation.
Les passages de dark romance sont volontairement outranciers : écriture appuyée, tropes exagérés, domination poussée à l’extrême, clichés accumulés sans nuance. La démonstration saute aux yeux. Rien n’est laissé au hasard.
Ce parti pris peut déstabiliser. L’effet est clairement recherché : provoquer, grossir le trait, faire réagir. Derrière cette exagération se lit une volonté de dénoncer certains codes du genre et d’en pointer les dérives potentielles — notamment lorsque ces récits sont consommés par un public très jeune. Pourtant, cette frontalité constitue aussi la limite du roman. À force de forcer le trait, le propos paraît parfois manquer de recul analytique. La critique s’impose davantage par la caricature que par la subtilité. Là où le roman cherche à ouvrir le débat, il donne parfois l’impression de trancher avant même la discussion. Difficile de nier la pertinence du sujet. Sur les réseaux sociaux, de nombreuses adolescentes revendiquent lire de la dark romance comme un signe de maturité. Le roman interroge justement cette idée : comprendre un texte ne signifie pas toujours avoir le recul émotionnel pour en mesurer les implications.
À travers Angèle — et surtout les personnages plus jeunes — le récit montre comment certains rapports toxiques peuvent être idéalisés. La violence devient passion, la possessivité se confond avec la preuve d’amour, la transgression est perçue comme intensité romantique. Le livre rappelle avec force qu’une relation marquée par la domination et la violence n’a rien d’un idéal amoureux.
L’inclusion du personnage de Lara Nevens est d’ailleurs l’un des aspects les plus intéressants. Autrice star, peu soucieuse d’alerter ses lectrices, presque amusée par la polémique, elle incarne une forme d’irresponsabilité éditoriale. Une idée pertinente, qui aurait mérité d’être encore davantage creusée.
Le roman a le mérite d’exister et d’aborder un sujet brûlant. Cependant, le roman provoque une réflexion réelle sur l’influence des fictions et sur la construction des imaginaires amoureux à l’adolescence. Pour un lectorat jeune, le message peut être salutaire.En revanche, pour des lectrices et lecteurs plus aguerris — capables de distinguer fantasme narratif et réalité — l’argumentation peut sembler un peu univoque. La dark romance n’est pas un bloc homogène, et toutes les lectrices n’en font pas la même lecture. Une exploration plus nuancée des raisons pour lesquelles ce genre séduit aurait apporté davantage de profondeur.
Une lecture qui interroge, qui fait réfléchir, notamment pour celles et ceux qui n’ont pas encore le recul nécessaire pour naviguer entre fiction intense et réalité.



