C’est précisément là que le roman graphique scénarisé par Didier Eisack (d’après l’enquête que l’auteur a publié sur son grand-père aux éditions Amalthée) et mis en images par Maxime Germain trouve sa force : il exhume une page méconnue de l’immédiat après-guerre et redonne chair à un homme dont le courage n’a jamais été récompensé.
On suit Joachim Eisack, Juif allemand réfugié dans la région lyonnaise, engagé dans la Résistance, puis chargé, après la Libération, de participer à la dénazification dans la zone française occupée en Allemagne. Sa traque d’Otto Abetz, caché sous une fausse identité, prend des allures de polar historique. Mais un polar désenchanté. L’Europe est exsangue, les frontières sont poreuses, les loyautés mouvantes. La justice avance à tâtons, prise entre volonté d’épuration et calculs diplomatiques.
Ce qui m’a particulièrement marquée, c’est la manière dont l’album montre le profil d’Abetz : pas un nazi caricatural, mais un homme cultivé, introduit dans les milieux intellectuels français, capable d’influence et de séduction. On mesure à quel point son rôle a dépassé la simple fonction d’ambassadeur. Derrière les salons, les dîners et les discours policés, c’est toute une stratégie d’alignement idéologique qui se dessine.
J’ai parfois dû revenir en arrière pour me repérer : les allers-retours temporels et géographiques manquent parfois de balises claires. Le plus : les pages documentaires qui complètent, illustrent le récit, qui l’ancre dans la réalité historique que l’on connaît déjà. On ressent le souci d’exactitude historique.
Et puis il y a cette fin. Abetz condamné à vingt ans de travaux forcés… puis libéré quelques années plus tard. Cette issue m’a laissée avec un goût amer, presque une colère sourde. Elle rappelle que nombre de responsables ont su tirer parti de leurs réseaux et du contexte géopolitique pour s’en sortir. En parallèle, Joachim Eisack, lui, ne recevra ni reconnaissance ni réparation symbolique. Ce contraste donne à l’album une résonance particulièrement troublante.
Graphiquement, le travail de Maxime Germain m’a séduite. La bichromie froide — bleus, gris, éclats de rouge — installe une atmosphère pesante, presque métallique. Les ombres envahissent les visages, sculptent les regards, renforcent l’impression de clandestinité permanente.
J’ai aussi beaucoup apprécié le cahier documentaire final, clair et pédagogique, qui distingue avec honnêteté la part de reconstitution narrative et les faits historiquement attestés. C’est un vrai plus, surtout sur un sujet aussi sensible.
Cette BD m’a profondément touchée. Parce qu’elle raconte un combat pour la justice dans un monde déjà prêt à tourner la page. Parce qu’elle redonne un nom et un visage à un homme resté dans l’ombre. Et parce qu’elle nous oblige à regarder en face cette vérité inconfortable : la fin officielle de la guerre n’a pas marqué la fin des compromissions.
Un album exigeant, parfois rugueux, mais nécessaire — et, à mes yeux, profondément marquant.