Le Garçon de toutes les couleurs
Auteur : Martin Page
9 p.
L’Ecole des loisirs, 2007 (Mouche)
Clémence rêve d’abandonner son existence monotone de collégienne pour vagabonder à travers le monde, comme ses parents voleurs, et, surtout, pour ne jamais cesser de cambrioler l’ennui. Avec Oscar, son tuteur très particulier, elle est gâtée en étrangeté. Lui aimerait bien fuir son corps avec ses bourrelets embarrassants et ses angoisses paralysantes de fantôme. Chez eux, on s’amuse à traquer le silence avec un fusil de chasse.rnJusqu’au jour où un bonheur écœurant de sérénité s’installe au collège avec l’arrivée d’un nouveau venu, Simon. Tout le monde veut lui parler, le connaître, l’aimer. Avoir les yeux posés sur lui. Car Simon n’est pas un garçon comme les autres. Son visage et son corps se couvrent chaque jour de nouvelles taches de couleurs, des couleurs vives et changeantes. Certains l’appellent même le garçon arc-en-ciel. Un jour, Clémence fait un pas vers Simon. Pas pour être son amie, non, elle préférerait se faire mordre par un chien. Mais par curiosité. Elle voudrait juste savoir d’où lui viennent ses couleurs. Ce qui, d’après lui, ne la regarde pas. Mais Clémence est bien décidée à percer son secret.
Bienvenue dans le monde de Clémence, où l’ordinaire est franchement suspect.
Clémence vit dans un manoir avec Oscar, une sorte de tuteur. Jusque-là, rien de très surprenant… sauf qu’Oscar est un fantôme, que les parents de Clémence sont des cambrioleurs de renommée internationale ! Chez Clémence, on a visiblement décidé que la normalité était une perte de temps. Et ça tombe plutôt bien, parce que Clémence n’a absolument aucune envie d’être comme tout le monde.
Au collège, elle est la fille étrange, solitaire, celle qui ne mâche pas ses mots et qui regarde les autres avec une certaine distance. Elle cultive son originalité et son indépendance avec application. Jusqu’à l’arrivée de Simon. Simon est différent. Son visage et son corps se couvrent peu à peu de taches aux couleurs éclatantes. Bleu, rouge, jaune… Les couleurs changent, se multiplient et fascinent tout le monde. Très vite, le nouveau devient la curiosité du collège. Tout le monde veut le connaître, lui parler, attirer son attention.
Tout le monde, sauf peut-être Clémence. Enfin… pas tout à fait.
Car Clémence est curieuse. Terriblement curieuse. Et lorsqu’elle demande à Simon d’où viennent ses couleurs et qu’il lui répond que cela ne la regarde pas, elle n’a plus qu’une idée en tête : découvrir son secret. J’ai bien aimé le tempérament de Clémence : une personnalité bien trempée, une liberté de pensée réjouissante et une façon très personnelle de regarder le monde. Elle refuse les conventions, ne se laisse pas impressionner et, surtout, pose des questions que les autres préfèrent parfois éviter.
Et puis il y a Oscar. Un fantôme comme tuteur, ce n’est déjà pas banal, mais Oscar est surtout un personnage incroyablement drôle et touchant. Derrière l’humour et l’absurdité de certaines situations se cache une vraie poésie, qui donne au roman une atmosphère très particulière.
Mais sous ses airs de conte déjanté, Martin Page aborde un sujet autrement plus difficile : les violences faites aux enfants.
Car les magnifiques couleurs de Simon ne sont pas un super-pouvoir. Elles sont les traces visibles d’une violence que personne ne veut vraiment regarder en face. Clémence, elle, regarde. Elle cherche à comprendre. Elle insiste. Elle veut agir. Elle alerte. Elle refuse de détourner les yeux, même lorsque Simon lui-même rejette son aide. Et c’est sans doute ce qui rend le récit aussi fort : la bonne volonté, le courage et l’empathie ne suffisent malheureusement pas toujours à empêcher le pire.
Le roman ne cherche pas à édulcorer cette réalité et ne tombe pas dans le pathos. Martin Page choisit au contraire une forme complètement décalée pour parler d’un sujet grave, ce qui rend le contraste particulièrement saisissant. J’ai apprécié cette façon de mélanger l’humour, le fantastique, la poésie et la noirceur. On peut sourire devant les aventures de Clémence et Oscar, être intrigué par ce mystérieux garçon arc-en-ciel, puis se retrouver brutalement face à une réalité beaucoup moins colorée.
Le Garçon de toutes les couleurs est un roman étrange, drôle, poétique et profondément grave. Un récit qui surprend par sa forme, qui interpelle par son sujet et qui rappelle surtout l’importance de regarder, d’écouter et d’oser agir lorsqu’un enfant semble en danger.
Un roman jeunesse qui ne prend pas ses lecteurs pour des enfants incapables d’affronter les sujets difficiles. Et c’est probablement ce qui le rend aussi marquant.


