Après tout, n’est-elle pas un peu mot-gicienne ?
Et si les mots pouvaient arrêter les bombes ?
Sasha n’a pas osé prendre la parole lorsque son enseignante a invité une écrivaine dans sa classe. Alors, il choisit de lui écrire une lettre. Une lettre pour raconter sa vie d’avant, celle qu’il a dû quitter à cause de la guerre, son départ précipité, son voyage et son arrivée dans un pays dont il ne connaissait rien. Il en est convaincu : cette écrivaine pourrait faire quelque chose de son histoire. Après tout, n’est-elle pas un peu mot-gicienne ?
J’ai adoré cette expression ! Quelle jolie façon de parler du pouvoir des mots et de celles et ceux qui les font vivre. Sasha croit en leur magie, en leur capacité à changer les choses, à réparer ce qui a été brisé, voire à empêcher les hommes de détruire le monde. Et comment ne pas être touché par cet espoir ?
Avec La Lettre de Sasha, Nathalie Bernard nous offre un récit court, mais terriblement émouvant. À travers les mots de ce jeune garçon, nous découvrons une vie bouleversée du jour au lendemain. Un appartement, un balcon fleuri, un chat, des jouets… Tout ce qui composait son quotidien a soudainement perdu son évidence. Il a fallu fuir, emporter ce que l’on pouvait et abandonner derrière soi une partie de son enfance. Le voyage, la peur, les nuits hantées, l’arrivée dans un pays inconnu, l’apprentissage d’une nouvelle langue… Sasha doit tout reconstruire, alors même qu’une partie de lui est restée là-bas. Car quitter un pays en guerre ne signifie pas laisser ses peurs derrière soi. Même lorsque le danger semble enfin loin, les souvenirs, eux, continuent de faire du bruit.
Ce qui m’a particulièrement touchée dans ce roman, c’est la manière dont l’autrice aborde un sujet aussi douloureux à hauteur d’enfant. Les mots sont simples, le récit est accessible, mais les émotions sont bien là. Derrière l’histoire de Sasha, on devine les bouleversements que vivent tant d’enfants contraints de quitter leur maison, leurs repères et parfois une partie de leur famille pour trouver refuge ailleurs. Le format très court de la collection Petite Poche des éditions Thierry Magnier n’enlève rien à la puissance du texte. Au contraire, chaque mot compte, chaque phrase nous rapproche un peu plus de Sasha. En quelques pages, Nathalie Bernard parvient à nous faire ressentir l’arrachement, l’insécurité, mais aussi le soulagement de retrouver un peu de calme et la possibilité, enfin, de recommencer à vivre.
J’ai refermé ce petit livre avec beaucoup d’émotion et l’envie de croire, moi aussi, à la magie des mots. Parce que raconter, écouter et essayer de comprendre l’histoire de l’autre, c’est déjà une façon de faire tomber quelques murs. Et parce que ces enfants qui arrivent chez nous avec leur passé, leurs peurs et leurs espoirs méritent bien davantage qu’un regard indifférent.
La Lettre de Sasha est un roman aussi bref que marquant, qui rappelle avec beaucoup de justesse que derrière chaque parcours d’exil, il y a une histoire, une famille et une vie à reconstruire. Un texte précieux pour sensibiliser les jeunes lecteurs à la guerre et à l’exil, mais aussi pour ouvrir le dialogue et apprendre à regarder l’autre avec davantage d’empathie.
Et si, finalement, nous avions tous un peu besoin de devenir des mot-giciens ?


