Roman historique

Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave

Les Graciées

titre original : The Mercies

Autrice : Kiran Millwood Hargrave

trad. de l’anglais par Sarah Tardy

445 p.

Pocket, 2021

résumé 1617, Vardø, au nord du cercle polaire, en Norvège.
Maren Magnusdatter, vingt ans, regarde depuis le village la violente tempête qui s’abat sur la mer. Quarante pêcheurs, dont son frère et son père, gisent sur les rochers en contrebas, noyés. Ce sont les hommes de Vardø qui ont été ainsi décimés, et les femmes vont désormais devoir assurer seules leur survie.
Trois ans plus tard, Absalom Cornet débarque d’Écosse. Cet homme sinistre y brûlait des sorcières. Il est accompagné de sa jeune épouse norvégienne, Ursa. Enivrée et terrifiée par l’autorité de son mari, elle se lie d’amitié avec Maren et découvre que les femmes peuvent être indépendantes. Absalom, lui, ne voit en Vardø qu’un endroit où Dieu n’a pas sa place, un endroit hanté par un puissant démon.

Inspiré de faits réels, Les Graciées captive par sa prose, viscérale et immersive. Sous la plume de Kiran Millwood Hargrave, ce village de pêcheurs froid et boueux prend vie.

 

çacommencepar La veille, Maren avait rêvé qu’une baleine s’était échouée sur les rochers en face de chez elle.
Elle descendait la falaise, marchait jusqu’à elle et, œil pour œil, enroulait ses bras autour de cette grande masse nauséabonde. Elle ne pouvait rien faire d’autre pour elle.

cequejenaipensé Quel roman! Quelle lecture qui va me marquer très certainement. L’histoire, inspirée de faits réels, m’a retournée, m’a mise en colère, m’a fait ressentir du dégoût pour l’âme humaine. La peur de l’autre, de la différence, de la femme ne date pas d’hier certes. Ce qui est révoltant c’est que ce récit fait terriblement écho à ce qu’il se passe encore aujourd’hui… C’est triste et ça fait peur…
Nous sommes donc en Norvège en 1617 à Vardø près du cercle polaire. Un village où les conditions de vie sont rudes. Une tempête rugit et les hommes du village périssent en mer. Les femmes vont alors devoir assurer leur survie, affronter l’hiver. Et pour cela, elles vont devoir accomplir les tâches dévolus habituellement aux hommes.
Sur le port, le pasteur trépigne, se réchauffe les mains en soufflant dessus. Maren ressent une certaine satisfaction à le voir ainsi frissonner, lui qui leur assène toujours que l’amour de Dieu est la seule chaleur dont elles ont besoin.
Quelques temps plus tard, le roi leur envoie un émissaire. Il est chargé de rétablir l’ordre, de convertir les Lapons et Samis et de faire la chasse aux Sorcières qui seraient nombreuses dans ces contrées. Absalom Cornet a déjà une réputation : en Écosse, il a déjà exécuté bon nombres de sorcières. En route pour sa nouvelle mission, il prendra pour femme une jeune norvégienne, Ursa. Arrivés sur place, Ursa aura déjà compris quel homme est son mari, un homme violent, secret, taciturne, ambitieux. Ursa va découvrir son nouveau lieu de vie, rude, froid, précaire. Même si elle ne vivait auparavant pas dans le luxe, elle avait un minimum de confort. Elle va devoir apprendre à tenir une maison, un foyer, être une bonne épouse, pieuse notamment. Ursa se sent seule, désemparée. Heureusement, Maren, une femme du village, va l’aider, l’épauler et une amitié va naître entre elles.
Assassiné une femme ? répète-t-il comme s’il ne comprenait pas ces mots. Non, non… » Il secoue la tête, semblant chasser une mouche. J’ai démasqué une sorcière. Elle a été condamnée à mort par la justice de mon pays. Elle était coupable aux yeux de la loi, aux yeux de Dieu.  » Tu ne laisseras point vivre la sorcière. » Dieu l’a dit.
 A travers le regard extérieur d’Ursa et celui de Maren, l’autrice, Kiran Millwood Hargrave nous immerge dans ce roman d’époque, dans son récit troublant. J’ai été envoûtée par ses mots, son ambiance. On évolue aux côtés de Maren. On apprend à connaître les coutumes de ce village. Très vite se dessine des clans, des relations humaines tendues, des regards méfiants, jaloux. Sans les hommes, les femmes ont su s’adapter, survivre. Elles en étaient capables et elles l’ont fait. mais à cette époque, une femme a un rôle bien précis à tenir. La loi de Dieu n’accepte pas qu’il en soit autrement. C’est inconvenant. Le délégué doit ainsi éclaircir les choses : ces femmes trop longtemps soumise à elle même, malgré la présence d’un prêtre, se sont trop approchées de la nature, et surtout avec la population sauvage locale, les Samis, qu’il faut ramener sur le droit chemin, convertir ou éliminer.
Et puisque leur mariage fait prévaloir les coutumes de son époux, son nom sera désormais Mme Absalom Cornet. Elle, perdue à l’intérieur de ce nom.
Entre ces pages se mènent un combat pour la liberté. Sororité, Religion, patriarcat : des thèmes puissants qui prennent corps d’une façon à la fois dure et poétique sous la plume de l’autrice. Plus d’une fois, j’ai senti ma gorge se resserrée, les larmes montées face à tant d’injustice, d’incompréhension et surtout d’aveuglément volontaire. La liberté de la femme et de religion, la différence ont toujours fait peur et ici on le ressent bien. L’autrice a su construire son récit à partir d’une réalité historique. Il y a peu de moment de légèreté, on sent l’ambiance pesante, le poids de la vie rude, un étau qui se resserre. On sait que l’on va assister à des scènes difficiles, des scènes qui resteront gravés à jamais dans la mémoire des personnages mais aussi du lecteur.
Absalom la guide alors jusqu’au tribunal, son bras passé sous son coude, comme s’il l’emmenait au bal.
La lecture de ce roman a été une incroyable expérience littéraire : j’ai été envoûtée par les mots, par ces deux femmes, Ursa et Maren, par l’ambiance. Durant cette lecture, j’ai été tour à tour émue, en colère et révoltée. Oui ce roman remue, prend aux tripes. La seule vraie magicienne dans cette histoire est sans nulle doute l’autrice elle-même : Kiran Millwood Hargrave nous illerge, nous passionne pour le sort qui va être réservée à ces femmes, notamment à ces deux héroïnes. Et malgré un destin qui s’annonce plus que sombre, on ne peut qu’espérer pour elles, espérer qu’on ne leur vole pas la dernière part de liberté qui palpite en elles.
Envoûtant ! Un roman unique et inoubliable.
 

3 réflexions sur “Les Graciées de Kiran Millwood Hargrave

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