Roman

Fantômes de Christian Kiefer

Fantômes

titre original : Phantoms

Auteur : Christian Kiefer

trad. de l’américain par Marine Boraso

274 p.

Albin Michel, 2021 (Terres d’Amérique)

résumé Été 1945 : lorsque le soldat américain d’origine japonaise Ray Takahashi rentre du front, personne n’est là pour l’accueillir en héros sur les terres de son enfance, dans le nord de la Californie. Ses parents, après avoir été expulsés et enfermés au camp de Tule Lake, vivent désormais à Oakland. Mais Ray veut comprendre pourquoi leurs anciens voisins et amis ont coupé les ponts avec eux, et surtout revoir leur fille Helen, sa petite amie. C’est à ce moment-là qu’il disparaît sans laisser de traces.
Printemps 1969: de retour du Vietnam, et hanté par les fantômes de la guerre, John Frazier cherche son salut à travers l’écriture d’un roman. En s’emparant accidentellement du destin de Ray, le jeune écrivain ignore tout des douloureux secrets qu’il s’apprête à exhumer.
En revenant sur l’histoire méconnue de dizaines de milliers de Nippo-Américains internés dans des camps après l’attaque de Pearl Harbor en 1941, Christian Kiefer tisse un drame familial poignant et lumineux, qui interroge notre rapport intime à la mémoire et au passé.

çacommencepar Ray Takahashi revint au mois d’août. A ce moment-là nous avions relégué cette histoire dans le passé – ou du moins avions-nous essayé de le faire -, et ce que l’on pouvait éprouver d’inquiétude ou même de culpabilité avait cédé la place à un mélange d’exultation et de désespoir, car nos garçons étaient maintenant de retour, transformés par la guerre.

cequejenaipensé Il y a quatre ans je découvrais la plume de Christian Kiefer avec son premier roman Les Animaux. Un roman qui nous amenait au cœur d’une nature sauvage où un homme recueillait les animaux accidentés. Un roman profond apportant son regard sur la nature humaine, la nature et la rédemption. Christian Kiefer est enfin de retour sur les étals des libraires avec un roman différent dans la forme mais pas dans le fond. Il y est question de la guerre du Vietnam, de la seconde guerre mondiale, des conditions de vie des nippo-américains suite à l’attaque de Pearl Harbor. Il y est aussi question d’amitié, de familles, de rancœurs, de souvenirs, de peur, de secrets et de pardon, d’identité, d’intolérance.
Comme il lui semblait étrange, ce monde qu’il retrouvait – à croire qu’en se battant pour l’Amérique, il avait mis en lumière des facettes de ce pays que l’on avait préféré occulter.
Deux temps, deux époques, deux moments qui se font échos pour avancer, pardonner, réparer et se rendre compte que l’Histoire semble se répéter.
En 1945, Ray Takahashi revient du front dans la ville de Californie dans laquelle il a grandi. Il espère y retrouver sa famille. Mais il ne trouvera que regards haineux, indifférence et accueil froid.
En 1969, c’est au tour de John Frazier de rentrer de la guerre du Vietnam, une guerre qui l’a bouleversé, tourmenté. Hanté par cette guerre, par les fantômes des ennemis et de ses actions, John n’est plus le même. Il se réfugie chez sa grand-mère et décide d’écrire un roman. Pas si facile… Sa reconstruction psychologique va alors se faire par une rencontre inattendue. Celle de sa tante Evelyn Wilson, qui dans un premier ne le reconnaît pas. Mais qui finira par lui demander de l’aide et de l’accompagner auprès d’une certaine Mme Takahashi. C’est ainsi que John va rencontrer Ray, qu’il va petit à petit retracer son parcours avant sa disparition en 1945, et dans le même temps, il va apprendre une partie de son histoire familiale et du passé de son pays. Le mari d’Evelyn et le père de Ray était très ami et complice malgré leurs origines différentes. Ils étaient voisins et leurs enfants ont grandi ensemble. La guerre les a séparé. en 1942, suite à l’entrée du Japon dans la guerre et notamment à l’attaque de Pearl Harbor (le 7 décembre 1941), les américains d’origine japonaises ainsi que les ressortissants japonais (120000 civils) ont été déporté et incarcéré dans des camps d’internements. Les Takahashi ont été déporté dans celui de Tule Lake (19000 déportés) et y vont vécu jusqu’à la fin de la guerre dans des conditions précaires. A leur libération,  leur maison avait été vidé et ils n’ont plus eu de contact avec les Wilson.
L’histoire m’a été dévoilée des années plus tard, peu après les obsèques de Mrs Takahashi, alors que je confiais à ses filles adultes, Doris et Mary, tout ce que j’avais découvert sur leur famille et sur la mienne : elles me rapportèrent à cette occasion la rencontre initiale – dont j’ignorais encore les circonstances -, à l’ombre des pêchers malades d’Homer Wilson, décrivant aussi les années qui l’avaient précédée, en remontant dans le passé jusqu’à la période japonaise. Cette première rencontre ne leur fut révélée que tardivement, car si l’on évoquait les années à Newcastle chez les Takahashi, on n’y prononçait jamais le nom des Wilson, pas après Tule Lake, Jerome, Oakland et San José. C’était une affaire du passé et une trahison, qu’il fallait effacer des mémoires.
John Frazier nous livre ici ce récit en tant que témoin et auteur, une enquête qui a té longue, dont certains éléments se sont éclaircis au bout de nombreuses années, quand certains des protagonistes n’étaient alors plus de ce monde. Entre fiction et réalité de ce qu’il a pu apprendre, il nous raconte l’histoire de Ray, de ses parents, et de la famille dans les années 40. Mais aussi ce qu’ils sont devenus dans les décennies suivantes. John remue un passé trouble et troublant, un passé qui l’a ému, touché, qui a fait écho à sa détresse au retour de la guerre du Vietnam.
Dans ce roman, Christian Kiefer trace le portrait de deux hommes malmenés par leurs époques, par la guerre, par les préjugés de leur époque. L’un aura quelqu’un sur qui s’appuyer, l’autre sera seul. Le roman est dur par les faits historiques que l’auteur met en scène, par une partie de l’Histoire américaine dont je ne me rappelle pas en avoir entendu parler à l’époque, par la détresse psychologique de ces soldats soumis aux fantômes du passé et de la guerre.
Comme dans son précédent roman, on découvre une écriture émouvante, vibrante.  On découvre des personnages piégés par les préjugés, par un soit-disant savoir vivre d’une époque, par un manque d’ouverture d’esprit, par la peur de l’étranger. Malheureusement, c’est un sentiment encore présent aujourd’hui. L’histoire semble se répéter inlassablement, les hommes toujours coincés dans un esprit étriqué, souvent égocentré. Le roman de Christian Kiefer est un témoignage de ce temps. On ressent le travail de recherche qu’il a dû effectuer pour que son récit soit crédible, ancré dans un temps précis. Et même si ses personnages sont fictifs, le réalisme de l’époque est bien là.
en bref Une écriture puissante, intelligente, émouvante.

3 réflexions sur “Fantômes de Christian Kiefer

  1. Pingback: Fantômes, Christian Kiefer – Pamolico – critiques romans, cinéma, séries

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